Au XIXe siècle, Marseille lance une campagne de travaux gigantesques. Celui du canal de la Durance les dépasse tous, comparé, par son ampleur et sa complexité, à la construction du chemin de fer dans l’Ouest américain.

Il s’agit effectivement d’une entreprise titanesque, qui regroupe jusqu’à 5 000 ouvriers, à des tâches de creusement, de construction, de transport des matériaux. A cette époque, les moyens techniques sont rudimentaires. Le terrassement, la maçonnerie, la taille des blocs de pierre… tout s'effectue à la main. 

Le nombre d’ouvriers fluctue non pas pour des raisons techniques, mais pour des impératifs de trésorerie. Le chantier du canal coûte chaque année à Marseille plus de 3 millions de francs, soit autant que le budget annuel de la ville… Et ce montant s’ajoute à ceux des multiples chantiers entrepris en Provence, qui mobilisent eux aussi énormément de main d’œuvre. 

L'eau doit être captée assez haut sur la Durance pour pouvoir, par simple gravité, effectuer le parcours, contournant ou traversant les collines intermédiaires, et parvenir à Marseille au point le plus haut de la ville, à Saint-Antoine. Imaginez cet ouvrage 100% développement durable. Pas d’énergie, pas de machinerie, pas de pompe, simplement une pente de 30 cm par kilomètre, pour un dénivelé de 42 m sur les 80 kilomètres du tracé entre le pont de Pertuis et la cité phocéenne. Altitude de départ, 182 m, altitude d’arrivée, 140 m. A ce rythme, il faut entre 15 et 18 heures à l’eau de la Durance pour effectuer la totalité du trajet comme une grande. Et ça fonctionne toujours de la même manière ! 

De nombreux avatars sont survenus tout au long du chantier dont la prouesse majeure sera l'Aqueduc de Roquefavour. Ainsi, la première prise du canal, directement dans le lit naturel de la Durance, a été dévastée par une crue de la rivière en novembre 1843, crue qui emportera six des sept ponts suspendus jetés entre les Bouches-du-Rhône et le Vaucluse. 

Mais aucun accident mortel ne sera à déplorer. Jusqu’à l’épisode  glaciaire de février 1956, avec une température descendue à -20°. Toutes les conduites sont gelées. La Durance charrie des glaçons et la prise du pont de Pertuis est rapidement bloquée. Tout le personnel de la Société des Eaux de Marseille mène une lutte acharnée pendant quinze jours, aidé dans sa tâche par l’armée. On va jusqu’à utiliser de la dynamite pour briser les blocs de glace. Deux hommes y laissent leur vie, un militaire et un ingénieur de la Sem. Une croix rappelle toujours le lieu du drame, en amont du bassin de Réaltor.